La mort d'une jeune femme de 23 ans, tuée par 4 rottweilers dans l'Oise, attire de nouveau l'attention sur les races canines réputées dangereuses. Pour Joël Dehasse, vétérinaire comportementaliste, auteur de Mon animal a-t-il besoin d'un psy? (Odile Jacob), "c'est un délit de sale gueule", car "le chien de tout le monde peut devenir dangereux". Il évoque quelques pistes pour éviter de tels drames
Qu'a-t-il pu se passer dans cette maison où 4 rottweilers s'en sont pris à une jeune femme?
Comme chez les humains, on observe parfois des phénomènes de groupe chez les chiens. Si la jeune femme est tombée ou si un chien un peu excité s'est approché d'elle, le groupe a pu l'attaquer. Cela peut se produire lorsque l'animal est mal socialisé à l'homme ou quand il ne reconnaît pas la personne. La compétition entre alors en jeu et on assiste à des comportements de prédation. Le chien va attraper la personne au cou, la secouer, puis la déchirer. Le fait de retrouver des morceaux de cuir chevelu arrachés est d'ailleurs typique. Dans ces cas de prédation, la seule solution est d'euthanasier le chien, il n'y a pas de traitement.
Pensez-vous que l'on parle de ce fait divers surtout en raison de la race de ces chiens, des rottweilers, souvent associée aux comportements dangereux?
On focalise effectivement beaucoup trop sur ces quelques races dites dangereuses, les pittbuls et les rottweilers par exemple. Mais en France, le nombre de morsures est de 300 000 par an. On ne parle que d'une infime partie d'entre elles. On ne parle pas du labrador qui défigure l'enfant de la famille, on s'en fout! Les médias ne s'y intéressent pas. C'est du délit de sale gueule, du racisme.
Justement, en France, une loi de 1999 se fonde sur la génétique et classe dans deux catégories les races les plus dangereuses.
C'est une hérésie. Le politique se base sur une hypothèse génétique. Les gens qui possèdent ces animaux, eux, mettent l'accent sur le fait que tout dépend du maître de ces chiens. Ils ont tous à moitié tort. Le chien est influencé par sa mère, ses éleveurs, son propriétaire, son environnement, mais aussi sa physiologie, ses émotions, s'il a peur, mal ou froid. On voudrait faire du chien un objet dont le comportement est prévisible, mais c'est impossible. Notez au passage que cette loi, en pointant du doigt certaines races, leur donne du succès: on en voit 300 fois plus qu'en 1999, approximativement. Les éleveurs veulent en vendre plus et sélectionnent leurs géniteurs sur la seule esthétique. Certains d'entre eux estiment même que l'agressivité, pour ces races, est un critère !
Ces chiens, parfois élevés pour attaquer, ne sont-ils vraiment pas plus dangereux?
Le gentil labrador n'a pas le gêne de l'amitié, vous savez. Si vous me donnez le temps, je peux en faire un labrador de combat, en sélectionnant ses géniteurs, en le séparant tôt de sa mère, en l'éduquant dans ce but. Mais même sans être élevé dans ce but, le chien de tout le monde peut devenir dangereux. Par exemple, en Belgique, deux yorkshires ont mangé leur maîtresse chez eux. Ils étaient à jeun depuis longtemps, elle est tombée, ils avaient faim!
Mais si je ne fais rien pour l'éduquer dans ce sens, comment mon chien peut-il devenir agressif et attaquer?
Souvent à cause d'une maltraitance passive. Si on ne lui fait rien faire, le chien va s'ennuyer et se donner un travail lui-même, comme défendre le canapé ou un autre endroit de la maison par exemple. 80% des chiens sont dans ce cas-là. Et puis de nos jours, on a un chien avant d'avoir des enfants et l'animal prend leur place, justement. N'allez pas vous étonnez ensuite que, lorsqu'un bébé arrive, le chien le perçoive comme un concurrent, c'est logique. Sauf que l'animal, contrairement au bébé, a des couteaux dans la gueule!
Une loi sert-elle à quelque chose ?
65% des attaques recensées ont lieu dans le cadre familial, donc une loi sécuritaire ne sert à rien puisqu'elle ne s'applique que sur la voie publique. Et puis sur quels critères la fonder? Quels chiens contrôler? Il n'y a aucun test fiable pour l'instant. Aux Pays-Bas, ils ont commencé à en faire, avec des échantillons représentatifs de chaque race, mais ils aboutiront à une moyenne par race, quant tout est une question de comportement individuel.
Comment pourrait-on prendre des mesures individuelles dans ce cas?
En Belgique justement, une banque de données est réalisée. Les chiens qui ont causé des incidents y sont recensés, comme s'ils avaient un casier judiciaire. A Genève, ils sont allés jusqu'à imposer la muselière à tous les chiens, même les chihuahuas! Ceci dit, le chien peut mal percevoir cet objet et devenir agressif. On n'aura alors réussi qu'à augmenter le nombre d'agression sur les propres maîtres des animaux. Enfin, ce n'est pas parce qu'un chien ne mord pas qu'il n'est pas dangereux. Un animal de 40 kg peut vous bousculer facilement.
Quel comportement adopter à la maison avec son animal pour éviter qu'il ne devienne agressif ?
Puisque l'inactivité physique et intellectuelle est en cause, occupez-le! La danse pour chien est une solution formidable. L'animal va apprendre des figures et interagir avec son maître. En Suisse, il existe même des écoles pour chiots où ils fréquentent leur congénères, des humains et un chien éducateur. Il faut surtout rétablir le respect et apprendre à connaître son animal. Il faut se débarrasser de croyances stupides: le chien a des émotions, il peut exploser, donc il faut en parler. Enfin, il faut relativiser, même si parfois nous assistons à des drames: les chiens tuent moins que les voitures, après tout.